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Black Cherry Blues

Vingt ans avant Swan Peak, James Lee Burke avait envoyé Purcel et Robicheaux dans le Montana, à Missoula, sur les traces de Sally Dio. Un voyage initiatique et superbe avec la petite Alafair dans les bagages.

Brave petite Alafair

Quelques temps après la mort de sa première femme, Annie, dans des circonstances épouvantables, Dave Robicheaux se retrouve impliqué dans une sombre affaire où un homme qui menaçait sa fille Alafair est retrouvé éventré. Comme Dave était venu juste avant lui rectifier le portrait à coups de chaîne, le voilà inculpé pour meurtre...

Ce qui est frappant chez Burke, c’est la constance de son style. Quant on lit dans la foulée Swan Peak (publié en 2008) et Black Cherry Blues (sorti en 1989), il est impossible de deviner que deux décennies séparent les deux romans, le second étant le prolongement du premier. La richesse des personnages, le tempo relativement lent de l’intrigue — une lenteur très agréable, car on n’est jamais pressé d’arriver à la fin — la précision de la description des paysages, ce mélange inédit de lyrisme, de réalisme, de dialogues crus et de longues réflexions métaphysiques, ce dialogue permanent entre le présent, le passé, les vivants et les morts font d’un roman de Burke un moment de bonheur, comme lorsqu’on retrouve un ami et même si les nouvelles qu’il apporte ne sont pas bonnes.

Car bien entendu, les histoires du Texan ne sont pas précisément euphoriques : truands et déclassés de toutes sortes se débattent comme ils le peuvent dans une trame faite d’explosion de violence, d’impunité et de trafics en tout genre. Mais malgré leurs manières que l’on qualifiera de frustres, Dave Robicheaux et Clete Purcel ont une noblesse d’âme qui montre que tout pessimiste qu’il soit, Burke ne désespère pas complètement du genre humain.

Ce qui est particulièrement réussi dans Black Cherry Blues, c’est la relation entre Dave Robicheaux et sa fille adoptive Alafair, âgée de six ans. Les moments qu’ils passent ensemble, à New Iberia ou à Missoula, dans le Montana, donnent au roman une tonalité empreinte de nostalgie et de douceur. Alafair a été adoptée par Robicheaux après qu’il l’ait recueillie auprès de sa mère mourante. Il n’est donc pas son père, et quand Dave appelle Alafair « petit mec », elle lui répond « grand mec ». Comme dans ce dialogue, ou ils évoquent la maîtresse d’école d’Alafair :

— Tout le monde dit que c’est la meilleure maîtresse de l’école, dit Alafair.
— Je suis sûr que c’est vrai.
— Je lui ai dit de venir nous voir à New Iberia.
— C’est bien.
— Parce qu’elle a pas de mari.
— Ne dis pas « elle a pas ».
— Elle n’a pas de mari. Comment que ça se fait, ça, Dave ?
— Je ne sais pas. Il y a des gens qui n’aiment pas l’idée de se marier, tout simplement.
— Comment que ça se fait ?
— Je donne ma langue au chat.
—  Dave ?
—  Qu’est-ce qu’il y a ?
—  Pourquoi n’épouse-tu pas mademoiselle Regan ?
—  Je vais y réfléchir. A demain, petit mec.
— Okay, grand mec.
— Bonne nuit, petit mec.
— Bonne nuit, grand mec.

Ce n’est pas grand chose, bien sûr, mais le ton est constamment juste, la complicité, le profond respect et la finesse de la relation entre l’ancien flic de cinquante ans et la petite salvadorienne de six ans sont rendus à merveille. Rien que pour ça, merci monsieur Burke.

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