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Take shelter

Somptueux film schizophrène, Take shelter traduit en menace météorologique l’insupportable pression que la précarité et la dévastation économique fait peser sur les gens ordinaires. Jeff Nichols marche dans les traces de Terrence Malick.

Un monde au bord de l’effondrement

Un ciel d’un noir d’encre zébré d’éclairs monstrueux : vision à la fois magnifique et terrifiante de la puissance de la nature, tout comme ces nuages d’étourneaux affolés. Plastiquement, Take shelter est l’un des plus beaux films de ces dernières années, renouant dans le sens du détail et de l’ensemble avec les maîtres du genre, on pense ici bien entendu au Terrence Malick des années 70, à l’époque de la Balade sauvage et des Moissons du ciel.

Comment définir Take shelter ? Certainement pas comme un film apocalyptique annonçant la fin du monde, même si les visions de tempêtes qui obsèdent le brave Curtis ne laissent pas optimiste sur ce qui restera après. Pas non plus comme un film sur la paranoïa ou la schizophrénie, car si les cauchemars de Curtis (Michael Shannon, remarquable) sont vraiment terrifiants, ses visions (alors qu’il est éveillé) sont tout ce qu’il y a de plus réaliste. Et enfin, pas vraiment comme un film sur le noyau familial middle class, même s’il est parfois rageant de voir Jessica Chastain consignée à la cuisine ou à la broderie.

Car l’élément décalé de l’histoire, c’est la petite Hannah, qui est sourde et en attente d’une opération. Ses parents communiquent avec elle en langage des signes et lui manifestent un amour aussi profond que silencieux. Mais quand Curtis commence à perdre les pédales et entreprend d’agrandir l’abri anti-tempête (le shelter du titre) à grands frais, le fragile équilibre familial s’effondre : l’argent de l’abri est perdu pour les vacances à la mer, sans même parler de l’opération d’Hannah. Autrement dit, en voulant protéger les siens d’une catastrophe qu’il est le seul à pressentir, le père de famille les plonge dans le chaos, car le monde réel (travail, couverture médicale, emprunts) n’est pas du genre à faire de cadeaux.

C’est là la puissance de Take shelter qui le rend supérieur à The tree of life de Terrence Malick, à qui on ne peut s’empêcher de penser : le film de Jeff Nichols est solidement ancré dans la réalité d’aujourd’hui, celle d’une nation qui s’imagine être la seule au monde et qui vit très mal l’effondrement de sa classe moyenne. Ces billets d’un dollar échangés puis rangés dans une boîte à gâteaux, ces prix annoncés (médicaments, masque à gaz) toujours trop élevés, ce crédit négocié à la banque avec une hypothèque à la clé : la crise financière est omniprésente même si elle n’est jamais nommée.

Enfin, Jeff Nichols réussit ce que Malick a échoué dans sa Palme d’or : créer une tension, une angoisse née d’une menace diffuse qui peut éclater à tout moment. Et générer un vrai suspense dans les ultimes minutes du film, dont on ne dira rien sinon qu’à ce moment-là tout est possible, le meilleur comme le pire, ou un entre-deux qui ne fait que retarder l’échéance.


Take Shelter
Bande annonce vost publié par CineMovies.fr

Dernier livre paru

A paraître le 25 octobre