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Entre nos mains

Prise de conscience autant politique que cinématographique, le documentaire de Mariana Otero entrouvre une porte dans l’avenir bouché d’une PME orléanaise condamnée au dépôt de bilan. Pendant trois mois, les salariés vont enfin prendre leur vie en main et retrouver la dignité en même temps que la parole.

Et si on travaillait autrement ?

Starissima, c’est une PME sans histoire dans l’Orléanais, qui conçoit de la lingerie féminine, une cinquantaine de salariés, majoritairement des femmes, pas très jeunes pour la plupart. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes de l’entreprise à la papa si la mondialisation et la concurrence sauvage n’avaient pas laminé le secteur de la confection européenne. En avril 2009 donc, Starissima est en redressement judiciaire. En juillet, si rien n’est fait, ce sera la liquidation et le chômage pour la plupart.

Et si les salariés prenaient les choses en main puisque, après tout, ce sont eux qui créent la richesse ? Et si Starissima devenait une scop, c’est-à-dire une société coopérative de production ? Le projet est lancé au moment-même où Mariana Otero arrive avec sa caméra et son preneur de son. Pendant trois mois, jusqu’au dénouement final, elle va partager le quotidien de ces femmes et de ces hommes qui vont d’abord s’interroger, puis s’engager (y compris financièrement, avec la promesse d’une participation équivalente à un mois de salaire) et enfin défendre bec et ongles ce qui est devenu pour eux bien plus qu’une solution alternative : un changement radical.

C’est ce qui fait de Entre nos mains un film précieux dans notre époque du travailler plus pour gagner plus et de crise économique. Mariana Otero, invitée du festival cinématographique d’automne à Gardanne le 26 octobre dernier, pouvait témoigner du changement que le projet de Scop et le tounage avaient opéré sur les salariées. « Elles n’oublient pas la caméra, elles oublient la gêne qu’elles avaient face à la caméra. Elles sont encore plus belles que dans la vie. La caméra ne change pas les événements, mais elle change la qualité des événements. Ces femmes deviennent en même temps actrices dans l’entreprise et dans le film. »

Le point de vue d’Entre nos mains, qui n’a pas de voix off, est celui des salariées, comme une fiction qui épouse le point de vue d’un ou plusieurs personnages. Et ce d’autant plus qu’au moment du tournage, Mariana Otero ne connaissait pas l’issue. Il y a donc du suspens dans son film : les promoteurs de la Scop arriveront-ils à convaincre les réticents ? La proposition surprise de l’ancien patron (qui souhaite créer une entreprise parallèle et partenaire chargée d’écouler les produits à l’étranger) va-t-elle changer la donne ?

Si par moments l’angoisse est palpable, le changement d’ambiance est perceptible au fil des semaines : une des couturières constate devant la caméra que « le comportement change entre les gens. On a l’impression que tout le monde nous aime, on fait plus attention à nous. » Tout le monde, dans son propos, désigne essentiellement les cadres (majoritairement des hommes), et nous les couturières, qui seront amenées à désigner un gérant en fonction de ses compétences, et qui auront, comme tout le monde, une voix.

Entre nos mains réserve aussi de belles surprises dans la parole libérée des salariées qui n’ont pas leur langue dans leur poche. Et quand elles s’expriment, ça dépasse largement le cadre de la Scop pour atteindre les rivages du fonctionnement du couple et de la condition féminine (« on dirait qu’on est nées pour ça : ménage, repassage, gamins... »). C’est un film plein d’humour et de fraîcheur, qui sait trouver la bonne distance et capter des instants insolites comme celui où, deux cadres en costume-cravate hument des petites culottes pour s’assurer que l’emballage plastique ne dégage pas d’odeurs désagréables.

On ne dévoilera rien de la fin, sinon que Mariana Otero a proposé au réalisateur Pascal Deux d’organiser une séquence chantée qui clôturera l’aventure commune. « Elles voulaient transmettre à d’autres le désir de le faire, de monter une Scop, explique Mariana Otero. Je leur ai proposé alors de faire une comédie musicale pour faire exister le collectif sous une forme artistique. » Pari risqué, tant le genre est périlleux. Et ça fonctionne : « J’ai senti de la détermination en elles, témoigne Pascal Deux, et il en fallait car ce n’était pas facile de chanter sur son lieu de travail, avec le patron qui les surveillait en regardant sa montre. Mais Mariana avait créé un rapport de confiance, et ça s’est bien passé. »
 


 

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