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Testament à l’anglaise

UN CLUEDO FÉROCE

Il s’agit de Michael Owen. Pas le footballeur originaire de Liverpool, ballon d’or européen en 2001, non, pas celui-là. Le Michael Owen de Testament à l’anglaise est un écrivain raté, enfermé dans son appartement rempli de cassettes vidéo et qui regarde inlassablement la même scène d’un vieux film des années soixante, What a carve up ! [1]. Un jour, une femme séduisante lui propose d’écrire l’histoire de la dynastie Winshaw, dont les descendants prospèrent dans l’industrie, l’armement ou la politique. Seule la vieille Tabitha, donnée pour folle, fait tache dans le tableau. Elle collectionne les revues spécialisées dans l’aéronautique et reste persuadée, cinquante ans plus tard, que son frère Godfrey a été victime d’une trahison familiale, alors qu’il a été abattu par les Allemands lors d’une attaque aérienne.

A travers la vraie-fausse biographie de la dynastie Winshaw, Jonathan Coe tape sur tout ce qui bouge : le lobby militaro-industriel britannique (lequel n’a rien à envier à son grand frère américain ou à son voisin et rival français), la mondialisation triomphante qui volatilise à coup de fusions les fonds de retraite des salariés modestes, la destruction du système de protection sociale (avec une description quasi documentaire de la misère du milieu hospitalier) et ses conséquences mortelles pour les patients, et même le délire agro-alimentaire qui débouchera sur la tragédie de la vache folle. Ce n’est pas par hasard que Testament à l’anglaise commence en août 1990 et s’achève en hanvier 1991, soit entre l’invasion du Koweït par l’Irak et le déclenchement de la Guerre du Golfe par Bush père et ses alliés occidentaux.

Inutile de préciser que Jonathan Coe ne se contente pas de marcher dans les traces d’Agatha Christie. Il truffe d’ailleurs son histoire de références d’enfance, que ce soit avec des extraits du scénario de What a carve up !, du mythe de Youri Gagarine ou de vieux romans d’épouvante des années vingt d’un certain Franck King. Dommage toutefois qu’il se laisse parfois emporter par son enthousiasme et qu’il en rajoute dans le burlesque gothique au détriment de l’histoire. Qu’importe. Testament à l’anglaise se lit avec grand plaisir et n’est pas avare en morceaux de bravoure.

Comme par exemple celui-ci, où Michael tente vainement d’écrire une scène de sexe. Pour s’encourager, il compile une série de synonymes et de lieux communs jusqu’à ce qu’il soit interrompu par un coup de fil : « Absurdement, je me sentis obligé de ranger mon bureau et de retourner du côté blanc les feuilles écrites avant d’aller répondre. » Imparable.

[1Qui donne son titre original au roman

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