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Prison Valley : un webdocumentaire exceptionnel

Quand la qualité du travail journalistique s’allie avec la richesse du sujet et l’inventivité visuelle, ça donne Prison Valley, un webdocumentaire réalisé par David Dufresne et Philippe Brault et produit par Arte.

Un documentaire télé, on voit bien ce que c’est : un reportage construit sur des interviews et généralement complété par un commentaire en voix off. Mais un webdocumentaire, c’est quoi ? David Dufresne, journaliste et Philippe Brault, photographe, apportent une réponse originale et créative [1]. Le webdocumentaire, c’est la rencontre entre un sujet et un support interactif, celui d’Internet. Un peu comme ce qu’on pourrait trouver dans un DVD-rom, avec en plus la possibilité de réagir sur les nombreux forums de discussion thématiques.

Pourtant, Prison Valley c’est bien plus que ça [2]. Il faut dire que le sujet, décrire le comté de Fremont, Colorado, qui abrite 36 000 habitants, deux villes, 13 prisons et 7700 détenus, est terrifiant. Une sorte de trou noir du monde moderne. Ce sujet-là, David Dufresne et Philippe Brault ont pris le temps de le creuser à fond. Finement documenté, enrichi par de nombreux entretiens avec un responsable de prison, un shérif, un élu local, la femme d’un prisonnier, un gardien syndicaliste, des habitants et des militants, Prison Valley est un modèle d’investigation.

On y apprend ainsi que cette vallée funeste, sorte d’antichambre de l’enfer dans un paysage de western, vit littéralement d’une monoindustrie, la prison. C’est le cœur de l’économie locale, que la crise n’atteint pas. Et pour cause : les prisonniers rapportent (ils représentent 1% de la population des USA, plus qu’en Chine). Car ils travaillent, pour trois fois rien. Ceux qui emboutissent les plaques minéralogiques du Colorado sont ainsi payés royalement 50 dollars par mois. D’autres, et c’est l’aboutissement délirant du système, travaillent à fabriquer les éléments des futures prisons. La boucle est bouclée, à double tour.

On y découvre aussi l’Alcatraz des Rocheuses, à savoir SuperMax, la prison d’ultra-haute sécurité où sont enfermés les détenus les plus dangereux des Etats-Unis (ou supposés tels). On y pratique la privation sensorielle comme à Guantanamo et tout est fait pour que les prisonniers n’aient aucun repère visuel. Le mobilier des cellules est en béton, et les fenêtres sont des meurtrières de dix centimètres de haut sur un mètre de large.

Mais ce qui fait l’originalité de Prison Valley, c’est son traitement graphique. Dans un cadre extra-large, adapté aux espaces horizontaux des paysages et des barreaux et grilles verticales, se déploient dans des lents panoramiques vidéos et photos dont le défilement structure l’espace. C’est remarquablement fait, avec une grande fluidité et une continuité qui rend le récit facile à suivre, même s’il est vu en plusieurs fois.

La façon la plus intéressante de voir Prison Valley (diffusé à la télévision début juillet sur Arte), c’est d’aller sur le site d’arte.tv. Il suffit de s’inscrire (en utilisant par exemple son compte twitter ou facebook), ce qui donne accès aux forums de discussion et surtout ce qui permet de reprendre la lecture du documentaire là où on l’a laissé.

On n’oubliera pas les femmes — nombreuses — du documentaire : la jeune journaliste indépendante Erin Rosa, 21 ans, la militante Christie Donner, l’élue démocrate Diane Mc Fadyen, Donna Como, exresponsable de services carcéraux ou Brenda, épouse d’un homme qui purge dix ans de prison. Leur courage, leur dignité, leur détermination à témoigner contre un système de déshumanisation nous tient en éveil et nous invite à réagir. Et à regarder autour de nous, où se construisent chaque année de nouvelles prisons.

[1Voir leur entretien sur le site de Libération

[2lire la présentation du projet sur le site d’Arte

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