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Land and freedom

De la terre grise dans un foulard rouge, des poings levés devant une tombe : onze ans avant Le vent se lève, Ken Loach nous offrait sa vision de la guerre d’Espagne, une guerre des républicains contre Franco mais aussi des staliniens contre ceux qui croyaient encore à la révolution. Déchirant et magnifique.

UNE POIGNÉE DE TERRE DANS UN FOULARD ROUGE

De la guerre civile espagnole, prélude grandeur nature à la boucherie de la seconde guerre mondiale, on connaît évidemment le Guernica de Picasso, ou encore les récits de Malraux, d’Hemingway ou d’Orwell. Il y a les photographies de Robert Capa et de très nombreux livres d’histoire, dont le plus récent, celui d’Antony Beevor. Et si on ne devait retenir qu’un film, ce serait Land and freedom, de Ken Loach.

On sait que pour le réalisateur britannique, filmer est un acte politique à part entière, que ce soit pour mettre à nu la violence sociale du libéralisme thatchérien (Raining stones, The Navigators ou pour soulever les limites du conflit irlandais (Le vent se lève). Dans Land and freedom, Loach raconte la guerre d’Espagne par le biais d’un engagé volontaire anglais, un chômeur de Liverpool, membre du parti communiste. Celui-ci se retrouve sur le front dans une brigade du POUM (parti ouvrier unifié marxiste, d’extrême-gauche) dont l’objectif est de collectiviser les terres des villages libérés et de propager au plus vite la révolution.

Une scène, caractéristique du cinéma de Loach, montre ainsi le débat qui oppose, dans un village d’Aragon, partisans et opposants de la collectivisation des terres. Débat où la parole et libre, où chacun écoute les arguments des autres et où l’on finit par voter avant de prendre une décision. Près de treize minutes de vraie politique, où l’espagnol se mélange à l’anglais, à l’allemand, au français, ce qui donne une vraie force documentaire à la scène (tournée avec deux caméras). Ne nous y trompons pas : c’est pourtant du cinéma de fiction, superbement éclairée par la lumière latérale naturelle des tableaux flamands.

Dans un entretien avec Pascal Mérigeau [1], Ken Loach raconte la genèse étonnante de cette scène, en partie improviséée, et tournée avec des habitants du village et un vieil homme qui a lui-même vécu la guerre d’Espagne.

C’est donc moins les combats entre républicains et franquistes que nous montre Loach (on ne voit presque jamais ces derniers, hormis une scène, très dure) que le conflit, larvé tout d’abord, ouvert ensuite, entre le POUM et les anarchistes de la CNT [2] d’un côté, et l’armée républicaine régulière de l’autre, cette dernière étant contrôlée par la frange la plus stalinienne du parti communiste espagnol (soutenu par l’URSS).

Car à cette époque, l’idée de propager la révolution en Europe est à l’opposée de la stratégie politique de Staline, lequel prépare des alliances avec la France et l’Angleterre et purge le parti de la vieille garde léniniste. Il fournira donc des armes à la République espagnole (mais trop peu et trop tard, en échange des réserves d’or) mais décapitera la frange révolutionnaire composée du POUM et de la CNT. Le film montre ainsi les combats qui opposèrent, en mai 1937, la police stalinienne d’un côté, le POUM et la CNT de l’autre, pour le contrôle stratégique du central téléphonique.

Tout ça, Ken Loach l’encadre littéralement par un travail de mémoire fait par une petite-fille du personnage principal après la mort de celui-ci. Elle cherche dans ses papiers, trouve des lettres et des coupures de presse, ainsi qu’un vieux foulard rouge contenant une poignée de terre grise. Ce foulard, on le suivra pendant tout le film, et on découvrira d’où vient cette terre et dans quelles circonstances elle a été recueillie. Elle conclura le film, jetée sur un cercueil anglais entouré de gens, vieux ou jeunes, levant un poing fermé comme une note de défi et d’espoir.

[1en bonus dans le coffret contenant aussi Riff Raff, Ladybird et Raining Stones, édité par Diaphana

[2Lire des témoignages directs d’anarchistes de la CNT

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