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La montée de l’insignifiance

S’il est mort en 1997, sa pensée est encore bien vivante. Dans La montée de l’insignifiance un recueil de textes écrits entre 1982 et 1995, Cornelius Castoriadis parle de la société et de la politique. De la fin des régimes communistes à la première guerre du Golfe en passant par l’héritage de Mai 68 ou de la démocratie athénienne, il donne une éblouissante leçon de philosophie appliquée.

L’HOMME VEUT-IL UNE SOCIÉTÉ ?

En terminant ce libre publié il y a tout juste dix ans dans le cadre de la série Les carrefours du labyrinthe, on ne peut pas s’empêcher de se demander ce que Cornelius Castoriadis aurait tiré comme leçon de ce qui s’est passé depuis : guerre de l’OTAN au Kosovo en 1999, élections truquées en 2000 aux Etats-Unis, attentats du 11 septembre et la guerre contre le terrorisme qui a suivi, Guantanamo, l’Irak, l’Afghanistan, et, plus près de nous, l’effondrement politique de la gauche après le 21 avril 2002 et la montée de la contestation populaire, cristallisée lors du référendum constitutionnel européen l’an dernier. Autant d’événements majeurs sur lesquels on peine à prendre du recul, à dégager les enjeux à long terme et à mesurer les conséquences pour les années à venir [1].

Car Castoriadis, outre une pensée claire et compréhensible, avait un temps d’avance sur la plupart de ses contemporains. Dans La crise des sociétés occidentales, publié au printemps 1982 (époque Brejnev-Reagan), il pointe déjà les faiblesses dramatiques de ce qu’on appelait alors « le monde libre », les démocraties occidentales : médiocrité du personnel politique, sclérose des syndicats, bouleversement des valeurs. Et il pose une question essentielle : « L’homme contemporain veut-il la société dans laquelle il vit ? En veut-il une autre ? Veut-il une société en général ? »

En avril 1990, il dresse l’acte de décès du marxisme-léninisme. Une « pulvérisation » moins surprenante par sa brutalité que par le fait qu’il aura fallu soixante-dix ans pour la voir venir. Castoriadis dresse en quelque lignes un portrait stupéfiant de Lénine, “extralucide sur ses adversaires et aveugle sur lui-même, reconstruisant l’appareil d’Etat tsariste après l’avoir détruit et protestant contre cette reconstruction, créant des commissions bureaucratiques pour lutter contre la bureaucratie qu’il faisait lui-même proliférer...« . Et de tirer une leçon, évidente :  »l’histoire monstrueuse du marxisme-léninisme montre ce qu’un mouvement d’émancipation ne peut pas et ne doit pas être [...] Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de société sans production ni consommation que celles-ci doivent être érigées en fins ultimes de l’existence humaine". Voilà en tout cas qui réjouira à la fois les altermondialistes que les objecteurs de croissance...

Dans l’entretien avec Olivier Morel qui donne son titre à l’ouvrage (juin 1994), il en appelle, tout en mesurant l’immensité de la tâche, à « une création qui mettrait au centre de la vie humaine d’autres significations que l’expansion de la production et de la consommation, qui poserait des objectifs de vie différents pouvant être reconnus par les êtres humains comme valant la peine. » En clair, « le développement des êtres humains », plutôt que « le développement des gadgets ». Il en appelle à aller plus loin que la défense de libertés partielles arrachées au capitalisme « qui font du régime actuel non pas une démocratie (ce n’est pas le peuple qui détient et exerce le pouvoir) mais une oligarchie libérale ». On ne saurait mieux dire.

[1Daniel Mermet avait interviewé Cornelius Castoriadis en 1996, à écouter dans Là-bas si j’y suis : post-scriptum sur l’insignifiance.

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