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La Commune (Paris, 1871)

Tourné en trois semaines, dans un entrepôt, en noir et blanc et avec deux cents comédiens amateurs, La Commune n’a évidemment rien à voir avec une reconstitution en costumes. Film expérimental, il ressemble plutôt à un reportage sur des luttes sociales atemporelles.

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Quand Peter Watkins, cinéaste parmi les plus radicaux (son film Punishment Park n’a jamais été diffusé en salles aux Etats-Unis depuis sa sortie en 1970) de notre époque, s’empare d’un sujet aussi puissant que la Commune de Paris, il faut s’attendre à tout. Et pourtant, dès les toutes premières images du film, Watkins ose quelque chose d’inimaginable dans nos temps hypocrites et consensuels : il s’en prend, face caméra, à sa société de production dont il a découvert qu’elle était une filiale du groupe Lagardère. Autrement dit, La Commune a été financé par l’un des plus puissants marchands de canons de la planète. Le représentant parfait de ces multinationales sans foi ni loi qui font du monde un endroit où tout s’achète et tout se vend. Tout ça, Watkins l’explique, dans une volonté de pédagogie que l’on retrouve dans le film.

Drôle de film, d’ailleurs. Les deux acteurs principaux, deux journalistes de la télévision communale, témoignent de ce qu’a été le tournage. La première scène montre ce qu’il reste du décor après la bataille finale, celle qui a opposé Versaillais et communards et qui s’est achevée par le semaine sanglante. La caméra se déplace dans le grand entrepôt où le film a eu lieu, et on voit des chaises renversées, des papiers froissés, des chaussures, des bureaux d’école fracassés comme après un pillage ou une manifestation qui aurait mal tourné.

Les acteurs sont tous amateurs. Watkins les a recruté en région parisienne et en province, ils sont artisans, chômeurs, enseignants, sans-papiers. Parfois, dans le film, ils témoignent eux aussi comme les deux journalistes, en un incessant aller-retour entre la fiction et la réalité, comme si le film intégrait son propre making of.

C’est que le propos de Watkins est au moins autant de raconter la Commune de Paris (sujet très peu traité au cinéma, alors que c’est le dernier moment révolutionnaire de l’histoire de France) que de la façon dont les médias relatent les luttes populaires. Il imagine ainsi, dans un saisissant raccourci temporel (mais qui fonctionne étonnament bien) que les événements parisiens sont couverts par la télévision. D’un côté, deux journalistes dont on a parlé plus haut, issus du peuple et travaillant pour la télévision communale qui pourrait être de nos jours une télé de quartier diffusée sur Internet. De l’autre, la télévision versaillaise, celle qui parle au nom du pouvoir, qui interroge systématiquement les militaires (gradés) et les bourgeois mécontents de ce peuple qui met en péril les affaires. La comparaison avec TF1 est aussi cruelle qu’inévitable.

Par les débats qui agitent les révolutionnaires (faut-il créer un comité de salut public ? Qui décide ? Faut-il accélérer les réformes ou d’abord vaincre le pouvoir versaillais ? Quelle place pour les femmes ?) et qui rappellent certaines scènes des films de Ken Loach, Watkins colle au plus près de ces journées du printemps 1871 où tout semblait possible. La Marseillaise, chantée à pleine voix, prend ici tout son sens d’hymne révolutionnaire qu’elle a perdu depuis dans les stades. Et la fin, moment de panique, d’exaltation et de sauvagerie, évoque la répression qui s’est abattue sur les manifestants de Mai 68.

La Commune (Paris, 1871) de Peter Watkins est le complément idéal au plus beau livre jamais écrit sur la révolution parisienne : Histoire de la commune, par Proper-Olivier Lissagaray, édité par La Découverte.

Dernier livre paru

A paraître le 25 octobre