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Gainsbourg (vie héroïque)

Plus qu’une biographie appliquée sur le mythe Gainsbourg, le premier film de Johann Sfar est une œuvre étrange, audacieuse et profondément personnelle, évitant avec élégance tous les pièges du genre et en l’enrichissant d’un univers onirique venu de la BD contemporaine.

FUIR LE BONHEUR DE PEUR QU’IL SE SAUVE

Décidément, le vivier de l’Association est impressionnant. Après Marjane Satrapi, qui a adapté en 2007 son splendide Persépolis au cinéma, c’est Johann Sfar (l’auteur notamment du Chat du rabbin) qui s’est attaqué au septième art. Et pas par le versant le plus facile : une biographie filmée, appelée aujourd’hui biopic (biographical picture). Avec pour personnage principal un monument de la chanson française, Serge Gainsbourg.

Après Coco Chanel, Coluche et Edith Piaf, on voyait venir à des kilomètres la déception annoncée : une reconstitution lisse, propre sur elle, édifiante pour les jeunes générations, nostalgique pour les autres, et surtout rentable pour le tiroir caisse. Ce n’est pourtant pas tout les jours qu’une entreprise de cette importance est confiée à un débutant, ni que le rôle titre est attribué à un auteur de théâtre certes confirmé (Eric Elmosnino), mais à peu près totalement inconnu au cinéma. Même si le reste de la distribution (Lætitia Casta, Anna Mouglalis, Philippe Katerine, Claude Chabrol...) fait dans le clinquant.

Au final, ce qui reste de ce Gainsbourg (vie héroïque), c’est l’envie de saluer l’audace et la créativité de Johann Sfar. Ce qu’il fait de la vie du petit Lucien, abordé dans les années d’occupation et accompagné jusqu’au fin fonds des tristes années quatre-vingt, est particulièrement gonflé. Dans l’univers de Johann Sfar (superbement introduit par un générique dessiné), une caricature d’affiche antisémite peut prendre la forme d’un monstre rond et débonnaire, et la mauvaise conscience d’un artiste dévoré par la haine de soi se matérialiser sous les traits d’une sorte de créature fantastique désarticulée. Et ça marche : ces audaces stylistiques, tout droit venues de l’univers de la BD, s’intègrent parfaitement au récit.

Quant aux acteurs, ils s’en tirent plutôt bien, y compris la jeune Lucy Gordon dans le rôle périlleux de Jane Birkin (l’actrice s’est suicidée l’an dernier à 29 ans). Mention toute particulière à Lætitia (l-a-e dans l’a-t-i-t-i-a) Casta qui incarne une Bardot fulgurante et naturelle dans la plus belle scène du film, celle où un homme autre que Gainsbourg se serait irrémédiablement consumé. Et grand, grand coup de chapeau à Eric Elmosnino, dont la performance d’acteur dépasse de beaucoup la troublante ressemblance physique avec Gainsbourg. Emprunté, maladroit mais déjà d’une élégance rare dans les années de jeunesse, il se métamorphose progressivement en Gainsbarre, caricature de lui-même, cynique et destructeur.

Sfar prend soin d’éviter les clichés du mythe médiatique, comme le fameux billet de 500 francs brûlé sur un plateau télé, ou le « I want to fuck you » à Whitney Houston. Mais il reconstitue brillamment le concert de Strasbourg, en 1979, où des parachutistes l’attendent de pied ferme avec sa Marseillaise rasta. La caméra qui glisse au dessus du public, avec les bérets rouges au garde-à-vous et derrière eux, les fans du chanteur, le poing dressé, est vraiment belle. C’est, au final, l’histoire d’un petit garçon, fils d’émigrants russes et juifs, qui a porté l’étoile jaune et qui réinvente l’hymne national. Une vie héroïque.

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