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Dernier tramway pour les Champs-Elysées

Ne vous y trompez pas : Dave Robicheaux ne fait pas du shopping à Paris. Ces Champs-Elysées là sont ceux d’après le grand saut, et le tramway ne propose qu’un aller simple vers le passé désespérant de la Louisiane esclavagiste.

Un chanteur de blues a disparu

James Lee Burke a ce talent particulier de raconter des histoires à tiroirs. Dans celui du haut, une enquête policière classique, le plus souvent un meurtre banal (si tant est qu’un meurtre puisse être banal), l’identification de la victime et la recherche du meurtrier. Dans celui du milieu, une histoire vieille de plusieurs décennies, impliquant le plus souvent un propriétaire terrien et un Noir à peine mieux considéré que les esclaves d’avant la guerre de Sécession. Et dans celui du bas, la propre histoire de David Robicheaux, laquelle contient également plusieurs niveaux : son enfance dans une Lousiane en grande partie disparue, les souvenirs hantés de la guerre du Vietnam, le combat contre l’alcoolisme et la douleur creusée par l’absence de ses deux femmes décédées.

Pour compléter le tableau, on pourrait ajouter autour des tiroirs le décor habituel des romans de Burke, à savoir la portion littorale de la Louisiane de part et d’autre de l’estuaire du Mississipi, de la paroisse de New Iberia à l’Est jusqu’à la Nouvelle Orléans à l’Ouest. Du bayou Teche au Vieux Carré en passant par les quartiers opulents aux bâtisses coloniales et les secteurs délabrés ravagés par l’alcool et la métamphétamine, Burke a une capacité d’évocation des paysages, des couleurs et des sens tout à fait étonnante, dans un mélange fécond de réalisme froid et de lyrisme profond. On peut même dire sans exagérer qu’il sait décrire l’apparence d’un personnage comme il le ferait d’un paysage, et inversement :

« Il ne devait pas mesurer plus d’un mètre cinquante. Sa peau était couleur de cuir à rasoir jauni par la patine des ans, le corps dur et compact, les joues et le menton garnis de barbe grise. Mais je ne parvenais pas à me défaire de ses yeux. Je n’en avais encore jamais vu de pareils, hormis une fois, dans le nord du Montana, sur le cadavre d’un homme exhumé d’une tombe dans un sol gelé où il était resté des décennies. »

Fin descriptif de la misère humaine, celle des victimes éternelles, des pauvres gens ou des tueurs sans scrupule, Burke s’offre aussi la plus étonnante déclaration d’amour à son pays dans la voix de Dave Robicheaux, au moment-même où la vie de ce dernier ne tient plus qu’à un fil :

« Je pensais aussi au pays dans lequel j’avais grandi et que j’avais servi, aussi bien comme soldat que comme officier de police. C’était le meilleur de tous les pays sur cette terre, et en termes de noblesse, d’égalitarisme et de démocratie, la plus belle expérience de toute l’histoire humaine. Un endroit superbe et merveilleux où il faisait bon vivre et qui valait bien qu’on se battît pour lui, comme l’avait dit Ernest Hemingway. Thomas Jefferson lui aussi en était convaincu, tout comme Woody Guthrie, Dorothy Day, Joe Hill, Molly Brown et les International Workers of the World. »

Toute la richesse narrative de Burke est là, dans la contradiction fondamentale entre une vision quasi utopique et nostalgique de l’Amérique comme d’un paradis perdu, et la description froide d’une société brisée où règne la corruption, les trafics en tout genre et la brutalité la plus abjecte, dans un environnement dévasté par les compagnies pétrolières.

Si vous voulez savoir pourquoi Junior Crudup, prisonnier noir dans les années cinquante et chanteur de blues au talent immense a disparu sans laisser de traces, si vous voulez découvrir quels secrets dissimule Theodosa Flannigan, ancien amour de Robicheaux qui lutte pour ne pas céder à la tentation, si vous vous demandez pourquoi le prêtre catholique Jimmy Dolan en veut si peu à l’homme qui tente de le tuer, alors embarquez sans hésiter dans le dernier tramway pour les Champs-Elysées. Vous ne serez pas déçu.

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