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12 juillet - extrait (chapitre 26)

22H26, LOUISE

Pauvre Giovanni, tu aurais vu sa tête ! Il ne s’attendait pas à ça. Moi non plus, d’ailleurs. Mais mon coup de pied est parti tout seul, quand j’ai vu l’autre tirer à côté c’est la bouteille qui a pris.

Note que ça me vaut un joli spectacle, maintenant. Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas vu l’Italien torse nu, au moins depuis l’époque où on allait à la piscine à la fac. Giovanni n’est pas du genre exhibitionniste. On ne peut pas dire qu’il soit dodu, mais il est beaucoup plus poilu que Fred.

Boghossian et Djorkaeff. Il y a deux Arméniens sur la pelouse maintenant, ça doit bien être la première fois que ça arrive en finale de la coupe du monde. L’ambiance qu’il doit y avoir à Erevan, en ce moment !

L’Arménie, c’est le pays d’origine de mon arrière grand-mère, Flora. C’est elle qui m’a élevée. Et le crois-tu ? Jusqu’à sa mort, il y a deux ans, elle a toujours dit qu’elle avait passé avec moi les plus belles années de sa vie.

Il faut dire qu’elle n’a pas tiré le gros lot, Flora : elle avait dix-neuf ans au moment du génocide, dont elle a réchappé par miracle, puis elle est arrivée à Marseille en pleine première guerre, elle s’est mariée en dix-sept, son mari est mort de la grippe espagnole l’année suivante, juste le temps de lui faire des jumeaux, Christophe et Anne.

Quand Pétain demande l’Armistice aux Allemands, Flora a quarante-six ans. Son fils, Christophe, entre dans la Résistance, est arrêté en quarante-trois et fusillé. A la Libération, il ne lui reste plus que sa fille, Anne, et trois petits-enfants, dont Sophie, ma mère.

Et en soixante-huit, quand mes parents se séparent avant même que je naisse, c’est elle qui s’est proposée pour s’occuper de mon frère Hugues et de moi. Elle avait soixante-douze ans, pour une personne de sa génération c’était déjà vieux, il n’y avait pas de clubs pour les seniors, de gymnastique volontaire et tout ce business du troisième âge qui se développe aujourd’hui. Mais elle était solide, Flora, après tout ce qu’elle avait vécu, ce n’était pas un garçon de trois ans et un bébé qui allaient lui faire peur.

En soixante-treize, Hugues est allé vivre chez son père et donc j’avais ma mamie pour moi toute seule. Je peux témoigner du fait qu’elle m’a donné confiance en moi, qu’elle m’a aimé inconditionnellement, et si aujourd’hui j’ai cette intuition qui me rend proche des autres, c’est à elle que je le dois. Elle me disait de faire ce qui était juste, d’écouter ce que me disait ma conscience.

Elle est morte cent jours avant ses cent ans, paisiblement, dans sa petite maison, sans docteur, sans infirmière, sans perfusion. Elle m’avait dit adieu trois jours plus tôt, après m’avoir longuement serrée sur son cœur pour la dernière fois.
- Louisette, tu es la petite lumière qui a éclairé la fin de ma vie.
Je n’oublierai jamais ses dernières paroles.

L’Arménie. Ça me rappelle aussi Atom Egoyan. Comment faire mieux que son dernier film, d’après toi ? Quand j’ai vu De beaux lendemains, l’automne dernier, j’ai mis au moins une semaine à m’en remettre. Comme Fred si les Bleus gagnent ce soir. Ce sera leurs beaux lendemains à eux...

En sortant du ciné, je me suis précipitée sur les articles qui parlaient du film : les quotidiens, les hebdos, les mensuels spécialisés, tout. Je voulais tout lire, tout comprendre, rien ne devait m’échapper. Et quand je me suis imbibée de ce film comme une éponge, je suis retournée le voir. Avec, comme toujours, un peu d’appréhension : est-ce que ça sera aussi bien que la première fois ? Mieux ? Ou bien la déception l’emportera-t-elle ? Je l’ai revu, et j’ai adoré. Définitivement. A mon panthéon personnel, le film d’Egoyan est tout en haut, et sans doute pour longtemps. Quel choc ! Pas de Brésiliens, pas de coup de tête de Zidane, pas de tir de Ronaldo. Mais une mise en scène renversante à tout point de vue, où les flash-back font glisser le temps sur une sorte de looping visuel : la caméra part du sol, monte vers le ciel, s’y attarde quelques instants et quand elle redescend, on a changé de jour.

Car De beaux lendemains, c’est surtout un scénario millimétré, avec une construction d’une complexité incroyable, un peu comme le cheminement de la pensée. Ça ne part pas d’un point pour aller à un autre, ça saute, ça se répète, ça prend la tangente, ça revient en arrière. Egoyan lui même a dénombré trente-deux jours différents dans son film, pas dans l’ordre chronologique évidemment, ce serait trop simple. Exactement comme dans nos souvenirs, le temps a éclaté, au sens de volé en éclats. La chute du car scolaire dans le lac gelé, très précisément au milieu du film, c’est comme un trou dans le récit. Tout le reste est construit en cercles concentriques, avant et après. Quand les enfants disparaissent, il n’y a plus de passé, plus d’avenir. Juste un éternel présent.

Tu me diras, derrière le film d’Egoyan, il y a le livre de Russell Banks. Il y a aussi la légende du joueur de flûte d’Hamelin, l’un répondant à l’autre, le roman se nourrissant du mythe. Là où il est très fort, le réalisateur, c’est qu’il prend deux éléments existants et qu’avec ça, il en fabrique un troisième. Tout comme lui-même est né en Égypte de parents arméniens avant de grandir au Canada. C’est ça que ça veut dire, tu vois, on ne vient pas de nulle part, on est le produit d’un homme et d’une femme, de l’histoire et de la géographie. Né à tel endroit, à telle date, de tels parents.

Egoyan, pour moi, c’est au cinéma ce que Nancy Huston (une Canadienne, elle aussi) est à la littérature : quand je vois les films de l’un et que je lis les livres de l’autre, j’en suis à la fois reconnaissante et humiliée. Comment faire mieux que ça ? Qui tu es, ma pauvre Louise, pour avoir ne serait-ce que le vague projet d’adapter au cinéma Instrument des ténèbres ? Jamais tu n’arriveras à faire aussi bien, et à quoi bon faire plus mal ?

Mais c’est si bon parfois de se construire des rêves, des projets fous qui ne verront pas le jour...

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